ÉDITORIAL
Sortir de l’ombre, ou sortir l’ombre de…

par Lucie Douville, rédactrice en chef
J’habite une maison hantée… C’est vrai! En apparence, rien n’y paraît. Vous passeriez tout près de chez moi et vous ne remarqueriez rien de particulier; une maison comme bien d’autres, dans un quartier bien tranquille. Mais vous connaissez le dicton : on ne doit jamais se fier aux apparences…
Je ne suis plus que l’ombre de moi-même Depuis quelques années, j’entends des bruits qui proviennent du sous-sol. Je paralyse à chaque fois. Je suis incapable d’aller voir, car lorsque ça se produit, c’est la nuit et j’ai peur du noir. Alors, je tends l’oreille. Ce sont parfois des gémissements, parfois des pleurs étouffés ou des accès de colère à peine voilés. Vous comprenez pourquoi je préfère rester à l’étage, dans ma maison comme bien d’autres, dans mon quartier bien tranquille. Qui sait ce que je découvrirais si j’allais voir?
Je ne vous en aurais jamais parlé si, depuis quelque temps, la situation ne s’était pas détériorée. Les bruits sont de plus en plus présents, à un point tel que j’ai peine à dormir. J’ai même peur que les voisins ne s’aperçoivent de quelque chose. Moi qui ai toujours eu la réputation d’être une personne équilibrée, je ne voudrais surtout pas ternir mon image. Mais là, je commence à être désespérée. Le manque de sommeil m’affecte. J’ai de moins en moins d’énergie pour jouer correctement mon rôle, mes amis commencent même à dire qu’ils ne me reconnaissent plus. Je ne suis plus que l’ombre de moi-même.
Rester dans l’ombre ou…
Je ne vis plus qu’à moitié. Les bruits ne pouvant plus être ignorés, il ne reste que la fuite pour me permettre de tenir le coup. Alors, je fuis… Je travaille plus fort, je sors plus tard, je consomme de plus en plus de futilités. Qui sait, mes fantômes vont peut-être finir par m’oublier. Mais rien n’y fait, je suis acculée au pied du mur, je dois voir ma réalité en face et ouvrir une fois pour toutes cette porte qui me fait si peur. C’est ça, ou passer le reste de ma vie en fuite, exilée de mes propres terres. Mais ça, je n’y survivrai pas.
Je ne peux plus vivre dans l’ombre de qui je suis; je veux vivre au grand jour, libérer mes fantômes, me libérer d’eux et habiter enfin ma maison dans sa totalité. Et tant pis si les voisins se questionnent…
Habiter qui je suis Vous l’aurez peut-être déjà compris. Dans cette métaphore, ma maison, c’est moi; vivre à l’étage est synonyme de vivre dans ma tête, coupée du reste de mon corps, du reste de mon histoire. Vivre à l’étage, c’est vivre comme si mon passé était passé sans laisser de traces, comme si j’avais toujours été pleinement moi-même, depuis ma naissance jusqu’à aujourd’hui. Pure utopie!
Notre naissance étant marquée par une vulnérabilité extrême et un besoin viscéral d’être aimé, nous sommes prêt à tout sacrifier sur l’autel de l’amour; allant même jusqu’à nous amputer de notre être conforme aux membres du clan. Mais toutes ces parties amputées ne s’évaporent pas pour autant, elles sont remisées aux oubliettes, dans les profondeurs de notre inconscient, jusqu’au jour où… n’en pouvant plus de vivre à l’étroit dans un rôle emprunté, nos fantômes commencent à hurler.
Sortir l’ombre de… En fait, ce n’est pas l’expérience elle-même qui nous désespère, mais la souffrance qui l’accompagne. On ne veut tellement pas souffrir qu’on va faire tout ce qui est en notre pouvoir pour ignorer les premières secousses : on va travailler un peu plus fort, sortir un peu plus tard, fréquenter un peu plus d’amis(es), consommer un peu plus de futilités. Mais en vain. La vie suit son cours… et la souffrance fait partie intégrante de notre passage sur Terre, nous forçant à réfléchir sur le sens de notre existence, sur la pertinence de nos croyances, sur nos valeurs et sur nos choix.
Mais que peut-on faire quand la douleur devient trop cuisante, quand la pression devient trop forte et le mouvement trop puissant, ne nous laissant plus le temps de reprendre notre souffle entre deux contractions? On doit accepter de mourir à ce qui est, pour faire place à ce qui doit naître.
Entrer dans la contraction Toutes les sages-femmes vous diront que la meilleure façon de « survivre » aux contractions, c’est d’entrer dans leur mouvement et non d’y résister. On doit donc lâcher prise et accueillir ce qui se présente à nous, une contraction à la fois, en concentrant toute notre attention sur l’instant présent.
Quand la vie se veut apprentissage Une naissance n’est jamais vaine. Ce n’est pas la fin du monde, mais plutôt la fin d’un monde qui ne nous correspond plus. Il ne faut pas y voir une malédiction, mais au contraire une possibilité d’accomplissement unique, une compréhension qu’il nous est demandé d’acquérir, un défi qu’il nous est demandé de relever. Voilà ce sur quoi on peut fonder nos espoirs. Et entre vous et moi, chaque fois on se dit : « Quelle expérience! » Lucie Douville, éditrice
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