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Devenir comme les profondeurs de l'océan Rencontre avec Matthieu Ricard

Pour Matthieu Ricard qui a choisi de consacrer sa vie au bouddhisme, il importe non seulement d'apprendre à vivre avec le flow, mais d'y donner de la profondeur et du sens, essentiellement grâce à l'altruisme. Et en bon scientifique qu'il est, il arrive en deux temps trois mouvements à nous faire la preuve logique – presque mathématique – qu'il en va non seulement de notre survie sur le plan individuel, mais aussi pour l'humanité entière!
par Marie-Josée Tardif, journaliste et auteure
Les qualités d'être nous permettant de bien suivre le courant de la vie ne sont pas innées. Elles se cultivent et se pratiquent comme on le ferait si on voulait apprendre à jouer du piano ou s'entraîner pour un marathon. C'est ce que nous enseigne Matthieu Ricard.
Dans son très beau livre Plaidoyer pour le bonheur, le moine bouddhiste Matthieu Ricard fait souvent référence à la théorie du flow de Mihaly Csikszentmihalyi. Lors de son récent passage au Québec, nous en avons profité pour le questionner à ce sujet.
Matthieu Ricard, diriez-vous que l'obstacle principal à notre capacité de nous placer dans le courant de la vie serait notre propension à mettre toutes nos énergies dans l'extériorité, plutôt que de nous consacrer à notre vie intérieure?
Nous avons effectivement une tendance naturelle à placer tous nos espoirs et toutes nos craintes à l'extérieur de nous-mêmes. On se dit : « Bien voilà, si j'obtiens tout cela — pas seulement en fonction des possessions, mais aussi des circonstances de vie — eh bien je vais être heureux. Sans cela, c'est impossible, inacceptable ou insupportable. » En fait, cette vision n'est pas très réaliste. Si vous vivez dans des pays de guerres, de massacres, d'injustices, d'oppressions, il est évident que la priorité est de remédier à ces mauvaises conditions. Mais ailleurs, on est souvent misérables dans ce qu'on pourrait appeler un petit paradis. Il y a des gens qui ont soi-disant tout pour être heureux et qui ne le sont pas.
En réalité, c'est notre esprit qui traduit en bien-être ou en mal-être les circonstances extérieures, quelles qu'elles soient. Non seulement nous négligeons cette réalité, mais nous sous-estimons la possibilité que nous ayons de transformer notre manière de faire l'expérience du monde. Alors, autant nous sommes prêts à faire des efforts pour améliorer les conditions extérieures, autant nous ne voyons pas l'intérêt ou nous ne savons pas comment nous y prendre pour modifier les conditions intérieures du bonheur et du malheur.
Est-ce que c'est une paresse de notre part?
C'est une paresse, oui, d'un certain point de vue, mais ça fait aussi partie d'une prise de conscience que l'on peut faire sur notre potentiel de transformation. On pense : « Bah! Je suis comme je suis, c'est à prendre ou à laisser. Je suis ce mélange d'ombre et de lumière et je dois apprendre à aimer autant mes défauts que mes qualités, à m'accepter tel que je suis. »
Pourtant, on sait bien que toute personne peut apprendre quelque chose de nouveau : jouer du piano, faire de la natation, jouer aux échecs... Ces choses-là ne viennent pas instantanément, ni sans effort; elles ont besoin de temps et d'entraînement. J'ai un ami qui est professeur à l'université, ici à Montréal. Il a 63 ans. Il y a quelques années, il a repris la course à pied. Il me disait : « Au début, j'étais obligé de m'arrêter au bout de cinq minutes, parce que j'étais complètement essoufflé. » Il a néanmoins poursuivi l'entraînement et hier, il a couru le marathon de Montréal!
Il détenait pourtant ce potentiel, mais il était devenu inutile, car il n'était pas actualisé. De la même façon, nous avons tous un potentiel immense pour développer l'amour altruiste, la compassion, la force d'âme, la liberté et la paix intérieures, soit plus d'équilibre émotionnel... Mais le fait que nous ayons ce potentiel ne suffit pas, on doit l'actualiser. On est un peu comme un pauvre qui a un lingot d'or sous sa cabane et ne le sait pas. Cet homme est à la fois riche, parce qu'il a un lingot d'or, mais pauvre parce qu'il ne le sait pas.
Est-ce que le but de la méditation pour vous, c'est d'arriver à être une méditation vivante, d'arriver à faire en sorte que sur votre coussin autant que dans les actions de tous les jours, vous soyez dans cet état de flow?
C'est un des aspects de la méditation. Les autres aspects visent à utiliser cet état de lucidité, de liberté intérieure, pour cultiver des qualités humaines comme l'amour altruiste, la compassion, la force d'âme, etc. Une fois que cela est bien établi en vous par la méditation, vous pouvez mieux les maintenir lorsque vous êtes confronté aux circonstances de l'existence qui, parfois, peuvent être assez chaotiques. Pour faire image, on pourrait prendre l'exemple de la mer. Vous pouvez être en haut de la vague, vous avez l'impression que tout va bien et lorsque vous touchez le creux de la vague, vous vous abîmez sur le rocher. Il en va de même quand notre expérience de la vie n'a pas suffisamment de profondeur. En revanche, si vous avez acquis une certaine profondeur, vous ressentirez beaucoup moins la houle en haute mer. Qu'il fasse tempête ou que ce soit le calme plat en surface, la profondeur de l'océan ne change pas.
Pour Matthieu Ricard, l'altruisme est l'état le plus satisfaisant que l'on puisse imaginer. On y gagne sur tous les champs, alors que l'égoïste y perd. Lui-même y perd et les autres y perdent. C'est là où l'on s'aperçoit que l'altruisme n'est plus un luxe, mais une nécessité.
Version intégrale disponible dans le numéro actuellement en kiosque.
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