Allez! Avancez! Il n’y a pas de temps à perdre sur le grand convoyeur de la Vie!... Enfin, c’est ce que l’on tente de nous faire croire…
Hors de la course, point de salut!
Bien alignés les uns derrière les autres, comme un troupeau fébrile, nous avançons sans même nous questionner. Pour aller où? On ne le sait pas trop! Pour faire quoi? Pour gagner notre vie voyons! Mais mis à part le fait de payer ses factures à la fin du mois, qu’est-ce que ça veut dire au juste de « gagner sa vie »? Ça non plus on ne le sait pas vraiment. On est bien trop occupés pour prendre le temps d’y penser, tout va beaucoup trop vite autour de nous, tellement vite qu’on a de la misère à suivre…
Même notre façon de consommer est passée en mode Haute Vitesse… Les magasins prennent des airs d’Halloween en juillet, sortent les décorations de Noël en
octobre pour ensuite placer Cupidon en vitrine aussitôt les sapins remisés; la mode change de look avant même que nous ayons eu le temps d’afficher notre inconditionnelle adhésion et les ordinateurs sont trépassés bien avant d’être mis sur le marché… C’est peut-être normal qu’on se sente dépassés et qu’il faille accélérer. Enfin, c’est ce que l’on tente de nous faire croire…
L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt
On nous dit que nous sommes privilégiés de vivre à l’ère de la vitesse, on valorise les gens pressés, la réussite-minute, les communications-éclairs, les agendas « over bookés », les repas surgelés et les amours d’un soir; on se targue d’être super-occupés, de ne pas avoir de temps pour dîner, de ne même pas avoir vu le temps passer… On ne marche plus, on court d’un rendez-vous à l’autre, d’une activité à l’autre; on salue les gens que l’on croise, on embrasse nos enfants sur le front, on esquisse un sourire à notre partenaire et on va se coucher. On a une grosse journée qui nous attend juste de l’autre côté de l’oreiller. En étant à ce point occupés, c’est tout à fait normal qu’il ne reste plus de temps pour penser…
Et malheur à celui qui ose ralentir…, car en plus de frôler le précipice de l’échec et d’être condamné à la culpabilité à perpétuité, en moins de temps qu’il ne faut pour dire « Zut! », il se retrouvera loin derrière, incapable de rattraper son retard. Loin derrière qui? Loin derrière quoi? Ça non plus on ne le sait pas. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il faut avancer, accélérer la cadence pour ne pas prendre de retard. Mais on a beau accélérer jusqu’à en perdre le souffle, plus on accélère, plus on a l’impression que notre retard nous devance. C’est peut-être parce qu’on ne va pas assez vite. Enfin, c’est ce que l’on tente de nous faire croire…
Jusqu’au jour où la Vie nous invite à garer notre véhicule sur le bord de la route afin de nous remettre une contravention pour conduite dangereuse et facultés affaiblies.
Gagner la vie de qui au juste?
Dans cet intermède qui nous est imposé, la Vie nous invite à nous réapproprier notre faculté de penser : « Où cours-tu comme ça petit homme pressé? Qu’as-tu à gagner à ainsi t’épuiser?», « Je travaille pour gagner ma vie! », « Mais ta vie, tu n’as pas à la gagner, elle t’appartient déjà. Tout ce que tu as à faire, c’est de la préserver pour bien en profiter! ». Mais alors, si ce n’est pas pour gagner notre vie « qu’on » nous demande d’accélérer la cadence, c’est pour gagner la vie de qui au juste? Qui est ce « on », à la fois puissant et impersonnel, qui a compris que le meilleur moyen de contrôler quelqu’un, c’est de le garder occupé à un point tel qu’il n’a même plus de temps pour penser? Voilà les questions auxquelles nous devons prendre le temps de répondre...
Peut-être découvrirons-nous qu’en ralentissant notre course notre vie prend tout son sens, que la lenteur peut être aussi stratégique que la vitesse, qu’en prenant notre temps on gagne du temps, que notre faculté de penser est le terreau où prend racine notre unicité et que nous n’avons surtout pas besoin d’être comme tout le monde pour être quelqu’un. Peut-être découvrirons-nous que juste de l’autre côté de l’oreiller, notre vie nous attend patiemment!
Lucie Douville, éditrice