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DOSSIER

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DOSSIER : Notre seule issue : l'art de la rencontre Entretien avec Albert Jacquard

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« En permanence, je dois dire merci à l'autre de ce qu'il a provoqué chez moi. Quelquefois, c'est douloureux, mais il faut quand même le remercier parce qu'il m'a changé. “Ce qui m'a fait mal est ce qui m'a fait.” Ce qui a fabriqué Albert Jacquard, ce n'est pas les bons repas qu'il a pu faire ou les instants joyeux ou amusants. Ce qui m'a fait, ce sont les instants difficiles où il y a eu des questions sans réponse, où il y a eu des difficultés, des liaisons avec d'autres, lesquelles m'ont coûté cher sur le moment, mais qui m'ont permis de devenir moi-même. » Albert Jacquard

Marie-Josée Tardif, jounaliste, auteure et conférencière


Il y a quelques temps, VIVRE a eu l'honneur d'interroger le célèbre généticien français Albert Jacquard, au sujet de son dernier livre intitulé « Le compte à rebours a-t-il commencé? » La grande surprise, au final de ce magnifique entretien, ce n'est pas que nous ayons à dépolluer la terre ou éliminer le nucléaire. Non! Le plus urgent, pour Albert Jacquard, c'est d'apprendre à se rencontrer.


Il est tout frêle et doux. Il a 84 ans, au moment où il m'ouvre généreusement la porte de son appartement parisien. Et moi, je me sens tout à fait accueillie par ce scientifique de renom qui a pourtant l'habitude de côtoyer les plus grands esprits de la planète. Albert Jacquard jette non seulement un regard extrêmement précieux sur l'existence humaine avec ses nombreuses années d'expérience, mais il a aussi compris quelque chose de tout à fait étonnant, lui, le scientifique, c'est-à-dire que la survie même de la terre et de l'humanité ne passera que par une seule solution : l'apprentissage de la rencontre. Au bout de six ou sept décennies de recherches scientifiques, ses découvertes ne le conduisent pas vers les hauts sommets de la connaissance, mais sur l'émerveillement d'être qui nous sommes grâce à l'autre.

Quel bonheur pour la journaliste que je suis, éprise de sens et d'humanité, que d'avoir été reçue par cet être de grande qualité qui prêche irrémédiablement par l'exemple, et de pouvoir retransmettre le fruit de ses réflexions profondes. Vous le verrez, Albert Jacquard termine cet entretien en me remerciant de lui avoir permis de léguer un peu de sa contribution sur cette terre, et à mon tour, je vous remercie de me permettre de passer au suivant.

M. Jacquard, vous êtes généticien, mais on vous connait aussi comme philosophe. Votre dernier livre porte sur la survie de notre planète, un sujet qui nous préoccupe tous énormément. Mais avant d'en discuter, pourriez-vous nous parler un peu de vous? Comment s'est passée votre conversion de la science à l'humanisme?
AJ Au départ, la science, la compréhension du monde, constituait pour moi la seule façon d'exister. Avec les difficultés de l'adolescence, on essaie de trouver un pôle de réflexion et je ne l'ai pas trouvé ailleurs. Je me suis donc précipité autant que j'ai pu dans la connaissance. À partir de là, chaque fois que je faisais des progrès en compréhension, j'étais content, jusqu'au jour où je me suis aperçu que c'était insuffisant. C'est très bien de remplacer l'interrogation par quelques réponses comme le fait la science, mais au fond, il reste des questions qui n'ont pas de réponses définitives. « Qu'est-ce que je fais là? » « Que suis-je, en tant qu'être humain? », par exemple. J'ai bifurqué très lentement et puis surtout, il se trouve que j'ai eu la chance d'être appelé à participer à certaines actions, par des gens qui étaient davantage militants que scientifiques. Ces actions étaient dans la cohérence avec ce qui était insupportable en moi, c'est-à-dire la non-compréhension. J'ai donc rencontré, au fil des années, des gens qui m'ont fait honte de ma satisfaction d'être simplement celui qui comprend. Des gens comme Théodore Monod, pour lequel je participe à un film actuellement.

Il y a quelques minutes à peine, j'ai encore été appelé pour faire une manif, comme on dit à Paris. Nous irons à l'Élisée pour remettre des papiers à Monsieur le Président qui ne nous recevra évidemment pas. Mais enfin, cela fait partie du « je » démocratique, de dire : « Moi Jacquard, moi Dupont, moi Tremblay, je ne suis pas content de mon président et je suis fier de le lui dire ». Ce n'est pas méchant. Au contraire, c'est jouer le jeu de la démocratie.

Si je comprends bien, cela s'est avéré une quête de plus en plus précise, chez vous?
AJ Une quête, exactement. Une quête peut-être pas de plus en plus précise, de moins en moins satisfaite, en tout cas.

De la connaissance à l'émerveillement

Vous êtes moins satisfait que vous l'avez été?
AJ La masse de choses que je ne comprends pas est tellement grande que je suis bien obligé d'admettre que c'est sans fin. Mais au passage, il y a de l'admiration, de l'émerveillement. Je découvre aujourd'hui, à mon âge, la capacité de l'émerveillement que je n'ai pas assez fait jouer tout au long de ma vie. De plus en plus, je suis persuadé que ce qui est le plus merveilleux, ce n'est pas moi, mais nous, nous les êtres humains. Le cheminement que vous évoquez, c'est le cheminement de quelqu'un qui, chaque fois qu'il comprend quelque chose, s'aperçoit que ça débouche sur… comment dire… une vision de plus en plus fabuleuse de la réalité du monde. À condition que dans ce monde, on y mette l'être humain. Étrangement, contrairement à ce que vous disiez tout à l'heure, il ne faut pas sauver la planète. Elle n'est pas plus merveilleuse que Mars ou une autre; elle est unique comme les autres. Ce qui est merveilleux, c'est qu'elle me porte, c'est que je suis là. Et cet émerveillement, je crois que c'est une idée importante. L'émerveillement est en face de l'être humain. C'est cela qu'il faut préserver. Ce qu'il faut sauver, c'est la présence de l'être humain.

Diriez-vous qu'en fait le problème de l'humain, ce n'est pas son égoïsme rampant, mais bien son niveau de conscience plus ou moins élevé?
AJ Ce qu'il faut, c'est créer ce niveau de conscience, ou de savoir comment y arriver. Il s'agit de générer un niveau de conscience où j'admets que la richesse en moi me vient des autres; et où, par conséquent, je dois respecter l'autre. En permanence, je dois dire merci à l'autre de ce qu'il a provoqué chez moi. Quelquefois, c'est douloureux, mais il faut quand même le remercier parce qu'il m'a changé. Je cherche des phrases permettant de résumer ma pensée. J'en ai trouvé une, une fois, qui consistait à dire : « Ce qui m'a fait mal est ce qui m'a fait. » Ce qui a fabriqué Albert Jacquard, ce n'est pas les bons repas qu'il a pu faire ou les instants joyeux ou amusants. Ce qui m'a fait, ce sont les instants difficiles où il y a eu des questions sans réponse, où il y a eu des difficultés, des liaisons avec d'autres, lesquelles m'ont coûté cher sur le moment, mais qui m'ont permis de devenir moi-même.



Version intégrale disponible dans le numéro actuellement en kiosque.

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